02 août, 2015

Partir… Le désir de migration chez les jeunes …

La migration irrégulière est un sujet d’actualité de par le monde et surtout en Tunisie.
En effet, la Tunisie est devenue un pays de destination et de transit à part son positionnement comme pays de départ des flux migratoires.
Il est crucial de rappeler que l’émigration est un processus mondial qui incarne le droit à la liberté du mouvement. Ce processus est multiple et dans le contexte tunisien il oscille en effet entre et l’épique et le dramatique. 
Ce phénomène social ne doit pas être perçue comme un processus négatif puisqu’il est également porteur d’espoir et générateur de rêve de renaissance.

L’émigration régulière dans le contexte tunisien vise généralement l’emploi ou le regroupement familial. Ce type de migration est bénéfique pour les pays et les personnes. Sur le plan mondial, cette migration permet de répondre aux besoins du marché du travail ; la valeur ajoutée de la migration à l’économie mondiale est de 3 billions de dollars annuellement. Les pays hôtes profitent d’une main d’œuvre jeune à compétences multiples qui en plus participe nécessairement l’activation de  l’économie des pays hôtes via les services demandés par cette population et les taxes payés. En contrepartie, les migrants arrivent en général à améliorer leur situation  sociale via l’amélioration de leur situation économique qui se fait par le truchement d’une stabilisation professionnelle avec parfois des perspectives intéressantes. Ces mêmes migrants qui arrivent à envoyer de l’argent à leurs familles se situant dans le pays de départ, permettent l’amélioration de la situation familiale : les rémittences partent en général directement dans les poches des familles. En effet, la migration pourrait être un outil de développement à cause des transferts d’argent, de technologies et même de valeurs.
Le deuxième type d’émigration est moins contrôlable car c’est une migration irrégulière, cette dernière se présente actuellement sous plusieurs aspects :
1-La migration irrégulière par des moyens communs vers des pays développés, il s’agit d’un voyage qui se passe normalement avec l’intention cachée de ne plus revenir en Tunisie, dans ce genre de migration, la personne fait un dépassement de séjour et essaye de se fondre dans la masse pour chercher un hébergement, du travail, … parfois « perd » intentionnellement ses papiers d’identification…
2- La migration irrégulière via les bateaux en mer vers les pays développés qui reste le type de migration le plus dangereux et le plus meurtrier;
3- La migration irrégulière/ clandestine visant le « djihad » ;
4-La migration irrégulière/clandestine vers le marché de travail offert par  les sectes ou organismes extrémistes telles que DAECH actuellement. Il est important de noter que ceux qui partent ne le font pas nécessairement pour des raisons d’excès de zèle religieux  ou d’engagement terroriste. Ces agglomérations humaines impliquent des échanges commerciaux de tous types qui peuvent être très lucratifs dans ce contexte politique avec des avantages dus au monopole quasi systématique de certains services.
Détaillons un peu plus ce type de migration vers des sectes extrémistes ; il s’agit d’un phénomène ancien, présent également dans les autres religions et /ou courants de philosophie sectaire ; ces « organisations » recrutent continuellement de nouvelles personnes, auxquelles ils offrent un système identitaire avec un passage par de multiples étapes qui visent l’ascension au sein de la communauté qui devient une unité : la personne n’existe plus comme entité sociale mais fait partie et représente quelque chose de plus grand, de plus vaste : un groupe, une organisation, une population, une « Omma ». Ces personnes devenus « sujets », adhérent à un système de morale unifié, à un  fonctionnement conformiste qui nient la singularité ou la différence au profit de la discipline porteuse d’un sentiment d’égalité et de justice. Ces agglomérations sectaires proposent un « objectif » commun qui anile les aspirations personnelles au profit du « bien commun ».   
Il existe de multiples réseaux de recrutement des jeunes; ces réseaux visent les jeunes et adolescents psychologiquement fragiles, expérimentant une crise identitaire, noyés dans un sentiment d’accablement pour des raisons multiples que nous allons détailler par la suite.
Ces réseaux de recrutement existent sur internet surtout via Facebook et les autres réseaux sociaux mais également au niveau des prisons pour les jeunes qui sont emprisonnés pour délits mineurs, dans les quartiers populaires, dans les mosquées, au niveau des universités… Cette liste n’étant pas exhaustive.
Ce nouveau type de migration pose un problème sécuritaire. Il s’agit en effet, d’un défi à surmonter à l’échelle du monde en général et du pays en particulier. Cette situation ne peut être dépassée si la problématique  n’est pas traitée de façon holistique. En effet,  il faut traiter les vraies causes de cette fuite vers ce comportement suicidaire basé sur le déni, le rejet des conditions vécues et l’aspiration à un « meilleur, ailleurs » quelques soient les risques encourus.
Il s’agit d’une question qui touche tout le monde : gouvernement, société civile et individus, à laquelle nous devons essayer de trouver une réponse, la responsabilité est partagée et la réflexion doit être approfondie afin d’arriver à des solutions réalistes et efficaces puisque le changement de valeur chez les jeunes est le résultat direct de la conjoncture socio-politico-économique ou ils se trouvent et qui les impactes négativement.

Dans ce contexte et pour être méthodique, il faut de prime abord, procéder à un état des lieux : Qui sont ces jeunes ? A quels problèmes font-ils face ? Quel est leur avis ou sentiment par rapport à leur vécu ? Quelles sont leurs aspirations ?
La Jeunesse a un poids démographique important, en effet, du fait de la transition démographique et de la baisse de la fécondité, le pourcentage des jeunes a augmenté et cette tendance se verra affirmée et amplifiée  jusqu’en 2025.
Cette floraison de la population tunisienne ne doit pas être perçue négativement ; il s’agit du dividende démographique et la Tunisie n’aura que peu de temps pour profiter de ce bonus en mettant en place des politiques visant l’amélioration des compétences des jeunes  pour un adaptation au marché du travail, aux technologies récentes, à la mondialisation et pour assurer un transfert entre les générations.
Entre cette cible et la réalité, il existe un grand écart puisque les jeunes souffrent d’un taux de chômage élevé entravant leur insertion dans le tissu économique. En effet, le pays comptait 241000 diplômes chômeurs en 2014 versus 125000 en  2009 ; le nombre de chômeurs a donc, carrément doublé dans un intervalle de 5 ans.
Le  chômage des diplômés pose un problème encore plus coriace avec des différences larges entre les genres puisque 20.9% des chômeurs diplômés sont des hommes et que plus que le double (43.5%) sont des femmes.
Ces jeunes chômeurs ont un accès très faible au système bancaire, qui ne leur permet pas de profiter des opportunités d’investissement et/ou création de petits projets. En effet, 3.4% des jeunes seulement ont eu des contacts avec les banques pour le développement d’un projet.
Ces jeunes restent dépendants financièrement de leurs parents, ce qui implique une modification de  la relation Parent - Jeune - Adolescent, qui désormais oscille entre rébellion et soumission. Ce fait peut être expliqué par la limitation de la liberté d’action et de mouvement des jeunes pour des raisons pécuniaires. Cette privation est plus amplifiée chez les jeunes filles sujettes au conservatisme et aux préjugés sociaux. Elles cherchent des solutions à cette castration, ces dernières doivent être socialement acceptées et sont parfois imposées. La solution « magique »  se résume en un mot : mariage.
Les retombées de cette dépendance financière sur les jeunes hommes ne leur permettent pas de se marier. Ils endurent également le célibat prolongé qui est une résultante directe du manque d’autonomie des jeunes par rapport à leurs parents en raison de leur situation sociale et économique.
Il s’agit en effet d’un cercle vicieux dont toutes les composantes soumettent des pressions sur les jeunes qui se questionnent, se sentent coupables vis-à-vis de leurs parents pour qui ils représentent une charge et ne voient pas le bout du tunnel.
Cet état de dépression peut conduire à des pseudo solutions de plein désespoir dont l’abondan scolaire, le banditisme,  la criminalité, les addictions (usages de drogues multiples, alcoolisme…), le suicide, mais également l’immigration irrégulière qui dans ce contexte et malgré les dangers qu’elle implique semble être la plus constructive puisqu’elle est porteuse d’un espoir de recommencer et se bâtir dans un ailleurs « idéal ».
L’un des prémisses de ce désarroi reste l’abondan scolaire, en effet, on compte en Tunisie une déperdition scolaire importante, les études rapportent des chiffres autour de 100 000  abondons scolaire/an ; ce qui devrait être alarmant, car le nombre de bacheliers est également autours de 100 000 réussites/ ans. Ainsi le système éducatif tunisien n’arrive à retenir que la moitié des élèves.  
Une grande interrogation doit être émise : Pourquoi ces jeunes quittent et comment réussir malgré le système scolaire ?
Le système éducatif ne répond plus aux aspirations des jeunes, notamment dans sa fonction d’ascenseur social.  Le pourcentage des jeunes (15 à 25 ans) qui ne sont pas scolarisés, qui ne travaillent pas et ne suivent pas une formation est très élevé avec des disparités entre le milieu urbain et le milieu rural: en milieu rural 46,5% des garçons et  81.5% des filles n’ont aucune activité visant la formation et en milieu urbain 34.6%  des garçons et 60.2%  des filles sont également aux abois.
Le contenu de l’enseignement n’est pas attractif pour les jeunes et ne leur permet ni d’utiliser leur potentiel ni de leur offrir les opportunités qui correspondent à leurs aspirations et talents. Les programmes de formation professionnelle existent mais restent limités et nécessitent une mise à jour pour être plus attractifs pour les jeunes et mettre en valeur leurs talents.
Le non accès à l’éducation ne signifie pas la non utilisation des technologies de communication puisque 1/3 des jeunes utilisent l’internet. Ils sont connectés pour suivre les informations, communiquer, chercher un travail, travailler...
Il est important de noter que sur les 4.6 millions de tunisiens utilisant le « Facebook », 68% sont âgés entre 15 et 29 ans.
Ces incursions dans un monde virtuel, ne font qu’augmenter la déchirure entre leurs aspirations et la réalité de leur situation. Ce monde virtuel incontrôlable est également une source de contacts, d’informations et peut être à la base d’intégration de mouvements sociaux, politiques, religieux, sectaires…
            En somme, nos jeunes sont tiraillés entre une réalité qui pourrait être insoutenables pour certains et des aspirations semblant irréalisables. Ces jeunes « Sisyphies » commencent à baisser les bras et perdent confiance ; l’épuisement intellectuel les poussent à l’isolement à cause de la crainte d’être déçu. D’ailleurs, l’étude faite par la Banque Mondiale en 2012 montre bien que le niveau de confiance des jeunes dans ce les entoures comme institutions  est très bas : plus que 80% des jeunes n’ont pas confiance dans les politiciens, prés de 60% des jeunes n’ont pas confiance dans la police, 70% des jeunes n’ont pas confiance dans la presse, 50% n’ont pas confiance dans les écoles et pire, 50% n’ont pas confiance dans le Pays…


Cette confiance perdue, sera-t-elle un jour regagnée ?
Il ne s’agit pas d’une crainte insensée, il s’agit bien, de faits réels qui poussent les jeunes à être réticents et à ne plus avoir envie de s’impliquer. L’ailleurs est porteur d’espoir, cet ailleurs inconnu semble plus digne de confiance…
Il existe en effet, une absence de politiques de  développement  centrées sur les jeunes ; ceci accentue leur exclusion sociale et économique et renforce leur désespoir.
Actuellement la Législation tunisienne accorde beaucoup d’importance aux jeunes ;
L’Article 8 de la Constitution Tunisienne déclare que « La jeunesse est une force agissante au service de la construction de la Nation et que L’Etat veille à fournir les conditions permettant aux jeunes de développer leurs capacités, d’épanouir leur énergie, d’assumer leurs responsabilités et d’élargir leur participation au développement social, économique, culturel et politique. »
L’Article 47 de la Constitution Tunisienne assure le Droit à l’éducation « Les droits à la dignité, à la santé, aux soins, à l’éducation et à l’enseignement sont garantis à l’enfant vis-à-vis de ses parents et de l’État. »
Cet engagement de l’état tunisien est plus prononcé dans l’Article 139 qui assure : « Les collectivités locales adoptent les mécanismes de la démocratie participative et les principes de la gouvernance ouverte afin de garantir la plus large participation des citoyens et de la société civile à la préparation de projets de développement et d’aménagement du  territoire et le suivi de leur exécution, conformément à la loi. »
Il est temps d’honorer ces engagements et d’entamer un travail de fond pour que ces textes de loi ne restent pas de l’encre écrit sur un papier.
Finalement, je tiens à rappeler qu’une migration organisée peut apporter un bénéfice notable aux personnes et aux pays; cette dernière ne peut se faire que dans le respect des droits humains fondamentaux. L’accès à une protection sociale et juridique adaptée dans le pays d’origine permet de garantir que la migration soit un choix et non une nécessité (OIM, 2010).

Alors, partir? Peut-être pas…






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