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23 octobre, 2009

Extrait du COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE de Auguste COMTE

"Maintenant que l'esprit humain a fondé la physique céleste, la physique terrestre, soit mécanique, soit chimique; la physique organique soit vegetale, soit animale, il lui reste à terminer le systéme des sciences d'observation en fondant la physique sociale. Tel est aujourd'hui, sous plusieurs rapports capitaux, le plus grand et le plus pressant besoin de notre intelligence..."

02 février, 2009

La recherche scientifique selon Aristote

Pour un scientifique, la lecture ou la relecture du livre métaphysique d’Aristote s’impose. Ce fils de médecin, né il y a plus de 24 siècles en Grèce et élève de Platon, va développer dans son livre Métaphysique les principes modernes de la recherche scientifique. Cette recherche pour lui, est un sixième sens, et peut être le premier de nos sens, car à la différence des autres sens, qui peuvent être diminués ou supprimés, la recherche reste vivace et constante ; aussi Aristote commence-t-il son livre par écrire que « L’homme a naturellement la passion de connaître, et la preuve que ce penchant existe en nous tous ; c’est le plaisir que nous prenons aux perception des sens » Pour Aristote la voie qui mène à cette recherche est l’étonnement « se poser à soi même des questions et s’étonner des phénomènes c’est déjà savoir qu’on les ignore ». Cet étonnement ne doit pas se contenter des explications faciles « La sagesse n’est pas d’aimer les fables qui cherchent à expliquer les choses puisque la fable, le mythe ne se compose que d’éléments merveilleux et surprenants » Pour entreprendre cette recherche, il faut un pré requis que décrit Aristote par ces phrases « Or rien ne peut s’apprendre qu’à la condition de certaines notions antérieures, soit sur toute la chose qu’on veut étudier, soit sur quelques unes de ses parties, que d’ailleurs ces notions préliminaires viennent de démonstrations ou de définitions » Une fois la recherche commencée, le chercheur va se trouver confronté à l’échec qui fait partie de la solution et qu’il faut savoir accepter « la découverte de la vérité est tout à la fois difficile en un sens ; et en un autre sens, elle est facile. Ce qui prouve cette double assertion, c’est que personne ne peut atteindre complètement le vrai, et que personne non plus n’y échoue complètement, mais que chacun apporte quelque chose à l’explication de la nature ». Cette façon d’intégrer l’échec dans la recherche est retrouvé dans notre expression tunisienne : celui qui fait un effort et réussit a droit à deux salaires et celui qui fait l’effort et ne réussit pas a droit à un salaire. Cette lecture est importante pour dire que la recherche n’est le propre ni d’une époque, ni d’une population, mais le propre de personnes capables de philosopher, de réfléchir. La recherche est un dialogue des civilisations en effet sans les chiffres arabes il n’y aurait pas l’informatique que nous pratiquons aujourd’hui, sans la chimie indienne, de grands chapitres de la médecine arabe n’auraient pas vu le jour, …Chaque époque, mais aussi chaque population, et dans chaque population, chaque individu est capable d’amener sa pierre pour participer à la construction de l’humanité. Aussi c’est par l’ignorance et le dénigrement des autres que se fabrique le choc des civilisations. Revisiter les époques, converser avec Aristote comme le fit Ibn Roshd, dialoguer avec son passé et le passé des autres est la voie qui mène à vivre son époque et à développer la passerelle qui permettra aux jeunes d’aujourd’hui d’acquérir les leviers de gestion de leur destinées et de leur bien être, et permettre à leur tour de dresser les passerelles de leurs enfants. Cette approche oppose au choc des civilisations, le dialogue des civilisations. Mais la recherche pour Aristote ne se limite pas seulement aux résultats de l’expérience, mais elle doit être capable de l’expliquer « l’expérience nous apprend simplement que la chose est ; mais elle ne nous dit pas le pourquoi des choses. L’art au contraire, nous révèle le pourquoi et la cause. Aussi la différence entre les architectes et les ouvriers ; les premiers connaissent les causes de ce qu’ils produisent, tandis que les seconds ne font que travailler de leurs mains. » Cette capacité de pouvoir expliquer est évaluée par Aristote par la capacité de l’homme à transmettre ce savoir « d’une manière générale ce qui prouve qu‘on sait réellement une chose, c’est d’être capable de l’enseigner à autrui.» Cette succession entre observation, compréhension et enseignement est la clé utilisée par de nombreux savants Ibn El Jazzar, Ibn Ennafis, Marie Curie, Charles Nicolle…..Cette méthodologie est retrouvée dans le texte d’Apulée écrit à Carthage en 146 de notre ère. Aristote appuie cette pédagogie quand il ajoute « la science qui étudie les causes peut s’enseigner bien mieux que tout autre ; car le véritable enseignement consiste à exposer les causes de chaque chose en détail » Au chapitre de l’enseignement Aristote insiste sur la pédagogie « l’enseignement ne doit pas être perçu comme un apport étranger, mais pénétrer les esprits sans les déranger» ; et déjà à cette époque notre auteur avertit que « la rigueur mathématique n’est pas à exiger en toute chose, car pour arriver aux solutions vraies qu’on désire il faut préalablement bien poser les problèmes, et que la solution est à chercher parfois dans d’autres sciences ». Cette dernière phrase insiste sur la complémentarité des sciences et la nécessité soit des toutes les maîtriser ce qui est difficile de nos jours, soit de travailler en collaboration avec des scientifiques de disciplines différentes, d’époques différentes comme la ‘collaboration’ d’Ibn El Haythem au développement du microscope et de l’anatomie microscopique, ou du chimiste Pasteur à l’identification des pathologies infectieuses. Toujours au chapitre de l’enseignement Aristote insiste sur le choix des mots pour véhiculer le savoir « il faut d’abord que chacun des mots dont on se sert ait un sens connu, que ce mot exprime une seule et unique chose et non plusieurs à la fois, et que s’il a par hasard plusieurs sens, on sache précisément celui dont on entend se servir » Pour Aristote cette recherche ne doit pas avoir de but lucratif, et que même elle serait le propre des sociétés nanties, car la recherche pour notre auteur ne peut être motivée par l’appât du gain. « Que les hommes qui ont cherché à philosopher ne cultivent cette science si ardemment que pour savoir les choses et non pour en tirer le moindre profit matériel. Ce qui s’est passé alors démontre bien ce désintéressement. Tous les besoins, ou peu s’en faut, étaient déjà satisfaits en ce qui concerne la commodité de la vie et même son agrément, quand survint la pensée de ce genre d’investigation » Au total pour Aristote, la science bien partagé par l’humanité, née de l’étonnement dans un esprit préparé, est évaluée par sa capacité à être enseignée, donc à pouvoir voyager dans d’autres cerveaux. Les idées exprimées doivent être faciles à comprendre, éloignées autant que possible de la rigueur mathématique. Les mots pour la véhiculer de la bouche du chercheur à l’oreille de l’élève doivent être puisés dans le patrimoine de ce dernier. Ils doivent être d’un usage courant. Cette approche aristotélicienne de la recherche est une voie utilisée dans l’histoire des découvertes par de nombreux savants, elle reste encore d’actualité. Pr. Hamza ESSADDAM Chirurgien orthopédiste CHU La Rabta Tunis. H Référence Aristote Agora Métaphysique Ed. Pocket Paris 1991.

03 décembre, 2008

Le 40 éme conte de ISE MONOGATARI...

Jadis un jouvenceau d’une fille qui point n’était vilaine s’était épris. Il avait des parents qui prétendaient agir sagement; craignant qu’à son tour elle pût s’éprendre, ils résolurent d’éloigner la fille. Voilà ce qu’ils disaient, mais ils ne l’avaient point éloignée encore. Comme il était en leur dépendance et que son cœur manquait de force encore, il n’eut pas la force de les faire renoncer. La fille, qui était de basse condition, n’était en mesure de résister. Entre-temps, leur amour ne faisait que croître. Soudain, les parents chassèrent cette fille. Le garçon eut beau verser des larmes de sang, il ne pouvait les en empêcher. On l’emmena et elle s’en fut. Le garçon, pleurant et pleurant, composa ceci: Quand elle sera partie pour qui donc sera pénible la séparation? Plus encore que naguère ce jourd’hui me sens triste! Il dit et perdit conscience. Les parents se précipitèrent. Avec les meilleures intentions ils avaient ainsi décidé, pensant qu’il n’en viendrait pas à pareille extrémité, et voilà qu’il avait véritablement perdu conscience. Aussi, affolés, faisaient-ils des vœux. Il avait perdu conscience ce jour-là vers la tombée de la nuit et ce n’est que le lendemain vers l’heure du Chien qu’à grand-peine il revint à la vie. Les jouvenceaux de jadis, voilà comment leurs amours ils prenaient à cœur. Les vieillards d’aujourd’hui en feraient-ils autant? (ISE MONOGATARI est un Recueil de contes illustrés de courts poèmes, il est probablement le plus ancien écrit en prose de la littérature japonaise.)

30 juin, 2008

SEXUALITÉ

« LA SEXUALITÉ humaine connaît aujourd’hui trois approches principales. Pour le physiologiste et le psychologue expérimental, elle est une fonction parmi d’autres, une pulsion à côté de la soif, de la faim, du sommeil. Assurément, elle ne se range pas, comme ces derniers, dans les besoins primaires, dont la satisfaction est indispensable à la conservation de l’individu. Elle ne se réduit pas non plus à un instinct au sens des éthologistes, c’est-à-dire à des mécanismes nerveux tout montés, puisque l’exemple de congénères avertis intervient dans sa mise en place. Bien plus, c’est un besoin problématique, car il doit composer avec les exigences du travail et passe par des excitants symboliques qui le rendent à la fois moins urgent et plus permanent. Mais enfin, dans cette perspective, on reste sur le terrain solide de la théorie du comportement motivé, où l’accouplement et la masturbation solitaire ou réciproque apparaissent comme le résultat de l’intégration progressive de comportements partiels, joints en séries compréhensives par le renforcement de la récompense. Le rapport Kinsey dénombre les variétés (somme toute restreintes) et les occurrences (somme toute constantes) de ces comportements pour un échantillon donné. Plus significativement, les études de Masters et Johnson nous apprennent que les soubassements physiologiques des réactions sexuelles (phase d’excitation, phase en plateau, orgasme, résolution) sont stables et parallèles d’un sexe à l’autre, d’un individu à un autre.(RQ : il parle de la physiologie de l’acte sexuel qui est chronométrée et qui passe par des phases successives qui différent entre le sexe masculin et le sexe féminin, et ce, bien entendu sous l’influence des secrétions hormonales et des influx nerveux qui ne sont pas seulement parasympathiques, mais mixtes puisque l’acte sexuel est sous l’emprise et adrénergique et cholinergique) Il existe une deuxième lecture. La théorie et la pratique de Freud supposent que les organes et les comportements sexuels fonctionnent littéralement comme des systèmes de signes et d’images (pénis = fèces = enfant = cadeau = argent = vierge = prostituée, etc.) en des équivalences et des ambivalences, des métaphores et des métonymies constituant une vraie dialectique. Cette dialectique donne le sens de la succession des «objets» et des «buts» sexuels dans les phases libidinales de l’enfance et de l’adolescence, où, comme l’ont souligné K. Abraham et E. Erikson, se jouent toutes les relations fondamentales entre un individu et son univers: continu de l’oralité(RQ : le plaisir qu’éprouve l’enfant passe par la bouche, la satisfaction alimentaire étant le principal constituant érotique), discontinu de l’analité (RQ : le refus de l’enfant de laisser sortir ses selles et tout ce qui l’entoure comme conditionnement qui fait que ce dernier croit que c’est un cadeau qu’il fait à ses parents, ses selles étant très précieuses, et toute la complexité qui en découle, par exemple «l’accès de céphalée est comme un orgasme de malaise» et signifie un acte sexuel pervers, sadomasochiste à caractères de régression anale, c’est à dire une régression de l’acquisition du contrôle de la défécation ), réciprocité externe-interne de la génitalité. Pour autant, la sexualité est l’intégration primordiale du corps, du signe et de l’image, en quoi consiste le corps propre. Et les complexes de castration(RQ : la fille croit qu’elle est castrée et le garçon vit la peur d’être castré) et d’Œdipe (RQ : en sachant que personnellement, je penche plutôt vers Gilles Deleuze qui nie la théorie psychologique Du complexe d’ŒDIPE), qui forment ses péripéties majeures, déterminent l’essentiel de la destinée humaine, puisque, par-delà la fabulation d’un organe menacé et d’une rivalité triangulaire de l’enfant, de la mère et du père, l’individu y accepte de se situer autant (davantage) dans des signes que dans des réactions organiques, dans la loi que dans la pulsion, dans le langage que dans l’image. Pour Jacques Lacan, qui a vivement thématisé ces derniers points, le pénis magnifié et renoncé en phallus serait même le signifiant par excellence, celui dont le surgissement et le voile exprimeraient l’emprise des signifiants sur les signifiés, en vertu de laquelle la signifiance en général déloge tout l’ordre humain des besoins vers le désir, et jusqu’au désir du désir de l’autre. De la sorte, Freud n’a pas privilégié la sexualité parce qu’elle est exigeante, mais parce qu’elle est originaire. Et du coup, elle a dû le conduire à la découverte du toujours-déjà-là, de l’inconscient, motion et structure. Les anthropologues et les sociologues, qu’ils soient plus structuralistes ou plus dialecticiens, se rattachent tous de quelque manière à cette vue sémiologique. Une troisième approche est alors attentive aux séquences sensori-motrices de l’accouplement (orgasme en tant que porté par la caresse), ce qui la distingue de la psychanalyse traditionnelle; mais elle recherche leur sens fondamental, ce qui la différencie du béhaviorisme. Ainsi, pour S. Ferenczi, l’intromission et le «sommeil» du coït accompliraient ontogénétiquement le retour à la mère, et phylogénétiquement le retour à la mer. Semblablement, le vertige sexuel apparaît à G. Bataille comme la transgression momentanée du discontinu que sont l’organisme (individuel) et le travail (social), vers le continu de l’espèce et de la procréation, le magma vie-mort-vie, qui fait le fond de la réalité. De même encore, les existentialistes ont décrit certains aspects du «vécu» érotique (en particulier la pudeur et l’obscène) à l’appui de leurs vues sur l’être-au-monde, l’être-avec, la relation sujet-objet, l’incarnation, l’intentionnalité, la détotalisation; et H. Van Lier, à la suite de A. H. Maslow, a mis en relief, dans la caresse et l’orgasme, un type de perception et de réalisation de l’espace et du temps, parallèle à celui de l’art majeur et de la mystique, permettant de comprendre que le coït soit le lieu de la symbolisation, de la fantasmatisation et du plaisir dans un sens réconciliant la pulsion de vie et la pulsion de mort. H. Marcuse a présenté le sexuel libéré comme le pôle opposé au rendement répressif. Mais de pareilles observations ne sont pas le propre des philosophes et des phénoménologues, et l’on trouve les plus pénétrantes chez les poètes et les romanciers (…) Le foisonnement de toutes ces lectures confirme d’abord le sociologue dans l’impression que lui fait l’observation de la vie quotidienne, à savoir que la sexualité est redevenue en Occident, après vingt-cinq siècles d’existence souterraine, un thème central. Il peut voir alors dans l’approche behavioriste l’aboutissement d’une mentalité positiviste et hygiéniste, d’autant plus désireuse de réduire l’activité sexuelle à des schémas simples qu’elle se prête à la mystification. Il remarquera la connivence entre la virtuosité dialectique des «objets» sexuels dans la psychanalyse et la suprématie actuelle de la linguistique et de la sémiologie. Il notera, à propos de l’approche rythmique, que le coït est le dernier lieu de nature pure (brute) dans un monde artificialisé et urbanisé; et, par ailleurs, que son type de communication préverbale est un détour presque inévitable pour des individus que l’équivocité des discours sociaux contraint à refonder sans cesse – seuls ou plutôt en couple– leur langage. Mais le sociologue remarquera aussi que ces trois approches n’ont pas actuellement la même audience, et que la lecture hygiéniste (à laquelle se rattache l’asepsie souriante du sex-shop ) et la lecture sémiologique (sur laquelle s’appuie le fétichisme de la pornographie) se partagent la faveur du commun et des doctes, tandis que sont relativement peu évoquées, voire reléguées dans l’essayisme, les possibilités conjonctives et rythmiques. Or, ce sont ces dernières qui furent privilégiées par toutes les cultures extra-européennes (du tantrisme indien ou à la danse africaine) et qui, en Occident même, étaient encore alléguées (non sans défiance, il est vrai) dans les mythes platoniciens de l’androgynie et de l’enthousiasme, avant qu’Aristote formule une interprétation biologique du sexe, dont l’Église romaine et ses adversaires laïcs devaient être, malgré leurs conclusions divergentes, également héritiers. Ainsi, l’Occident actuel compenserait certains inconvénients de la société industrielle par la revalorisation de la sexualité. Mais, selon une loi connue, il concevrait cette formation réactionnelle en privilégiant les deux modèles qui précisément commandent l’industrie: celui du rendement, dans l’hygiénisme behavioriste, et celui de l’informatique, dans la sémiologie psychanalytique. Ces deux modèles seraient encore favorisés du fait qu’ils conspirent avec l’obsession phallique, propre à l’héritage grec de la forme (eidos , forma , Gestalt ), et qu’ils se prêtent le mieux au discours, et donc aussi à une pédagogie sexuelle, dans une culture qui a remplacé l’initiation, que suppose la transmission d’un rythme, par la démonstration. Cela inciterait à prévoir une montée de la perversion – qu’on la déplore ou qu’on s’en réjouisse avec une partie de l’intelligentsia. À moins que, selon la perspective de H. Marcuse et de W. Reich, les modèles du rendement et de l’informatique étant arrivés à un point de contradiction, la société industrielle ne soit contrainte (et capable, en devenant postindustrielle) de redécouvrir le rythme-plaisir et le rythme-présence comme le fondement de l’existence, supportant le travail lui-même ou formant avec lui les deux moments d’une respiration d’ensemble. En ce cas, la révolution sexuelle, dont il est beaucoup parlé, passerait par la révolution du plaisir. » Van Lier Henri (docteur en philosophie, professeur à l’institut des arts de diffusion, Bruxelles) Source : Encyclopédie Universalis5

31 mars, 2008

‘L’interview’ de Bernard Morlino :

« La mort fait tellement peur qu’on reconnaît toujours au défunt des qualités qu’on n’osait pas lui attribuer de son vivant. Les gens deviennent aimables avec un mort parce qu’ils espèrent qu’on dira aussi des gentillesses le jour de leur disparition […] j’ai deux certitudes : lorsqu’on est mort, on est mort ; et dieu est un terrain idéal pour les intellectuels qui n’ont plus rien à dire […] la vie est la première partie de la mort qui engloutit toutes les personnes. Dieu quels que soient ses substituts, reste pour les dirigeants un moyen de contrôler le cheptel […] La plupart du temps, les gens se mettent à la religion afin de ne pas passer pour un type louche aux yeux des voisins. Au bout d’un moment, tout le pays n’est plus qu’un peuple de miliciens. Le principe numéro un de l’islam est de posséder le pouvoir politique… Je ne crois pas à l’au delà. Mais être athée, c’est déjà croire, puisqu’on nie une existence […] Dieu brille par son absence… »

11 février, 2008

La dignité de l’homme, valeur normative dans un monde pluraliste :

«Avoir du respect pour l’homme signifie en effet tout d’abord voir l’autre comme source de vues, de désirs, de sentiments, d’appréciations, d’actes propres. En d’autres termes, c’est reconnaître la capacité de s’exprimer de l’homme : c’est ne pas voir l’autre comme subordonné à mes idées et mes désirs. Cela signifie aussi prendre l’autre au sérieux avec ses idées et ses désirs. Prendre les autres au sérieux cela signifie-t-il pour autant qu’on approuve sans plus leurs idées et leurs désirs, quels qu’ils soient ? Certainement pas. Une telle position serait d’ailleurs contradictoire. La personne qui veut être prise au sérieux dans ses vues ou désirs, ne veut justement pas que les autres applaudissent à ses idées tout simplement parce qu’ils comprennent que la reconnaissances ou l’approbation a autant d’importance pour la personne en question. C’est peut-être paradoxal mais tout un chacun veut que ses idées soient évaluées d’après leur propre valeur et qu’il soit respecté pour cette raison. La volonté d’être pris au sérieux, d’être respecté implique que l’on soit prêt à confronter ses idées à la vérité et à l’exactitude, ses propres désirs à la justice et à la bonté. Cela implique le risque d’être réfuté…La tolérance contemporaine qu’on loue tant n’est souvent rien d’autre qu’une indifférence cachée par rapport à l’autre, une négation de ce que l’autre pense et sent. Il n’est pas rare que cela soit en rapport avec le fait que l’on a renoncé soi-même à toute aspiration aux valeurs supérieures. La conséquence en est un pluralisme qui ne peut pas répondre à priori à la demande de l’autre à la reconnaissance de soi et de ce qu’il juge être vraiment vrai et valable…L’appréciation doit être donnée, non pas parce que les individus la désirent tant, mais parce qu’ils la méritent. Donner une appréciation sans mérite est une fraude. » Professeur Herman De Djin Professeur ordinaire à l’Institut Supérieur de Philosophie, Katholieke Universiteit Leuven.

28 janvier, 2008

TABAC ET CHIRURGIE OSSEUSE

Les campagnes de lutte contre le tabac abordent rarement les conséquences de la nicotine sur les fractures osseuses et la chirurgie orthopédique. Nous avons voulu dans cet article attirer l’attention sur les méfaits du tabac dans la chirurgie osseuse et les moyens de les prévenir à la suite des sonnettes d’alarme tirées au cours des journées lilloises 2007 d’anesthésie réanimation et de médecine d’urgence. (1) Au cours de ces journées, il a été rapporté que le tabac : 1/ Multiplie par 6 les infections des plaies opératoires. 2/Retarde les cicatrisations cutanées notamment. dans la chirurgie de la hanche et du genou. Ces retards souvent liées à des hématomes et des infections passent de 5% chez les malades non fumeurs à 31% chez les malades fumeurs ; le pourcentage est encore plus élevé quand on associe à ces chirurgies un temps de greffe cutanée ou par lambeau musculaire de couverture 3/Retarde la consolidation osseuse et les auteurs rapportent que le délai moyen de consolidation d’une fracture fermée de la jambe double entre les fumeurs et non fumeurs puisqu’il passe de 136 jours chez les non fumeurs à270 jours chez les fumeurs. Ces troubles sont encore plus nets dans la chirurgie du rachis. Ces quelques exemples sont suffisants pour convaincre les « fumeurs traumatisées » de l’urgence pour eux d’arrêter de fumer au moins pendant la durée des soins. Pour comprendre ces constatations et le lien entre le tabac et os, il faut se rappeler simplement que l’une des cibles de la cigarette, de la neffa ou de la chicha est le système vasculaire sanguin et que l’os est une éponge vasculaire. Tabac et système vasculaire La nicotine un des composants du tabac provoque contraction des vaisseaux sanguins, lésions de leur paroi et donc réduction du débit sanguin.Elle diminue la déformabilité des globules rouges, empêchant ces derniers de pénétrer dans les petits vaisseaux sanguins. Par ailleurs l’oxyde de carbone dégagé par la cigarette se fixe sur l’hémoglobine et empêche cette dernière de remplir sa fonction de transport d’oxygène. Enfin le tabac perturbe les fonctions des leucocytes entraînant une diminution des moyens de défense du corps; faut-il rappeler que les leucocytes ou globules blancs circulent dans les vaisseaux sanguins pour nettoyer le corps des microbes afin de prévenir l’obstruction des vaisseaux par leur pullulation. Sur un autre plan, le tabac diminue la synthèse du collagène principal constituant de presque tous les tissus du corps dont la paroi du vaisseau sanguin. Os et vaisseaux sanguins Il n’y a pas d’os sans vaisseau sanguin. L’os est une éponge vasculaire.Il est formé de 25% de collagène rigide calcifié et que nous appelons communément os et de 70% de tissus mous composés pour les 4/5 de vaisseaux (plus de veines que d’artères). (2) Ces vaisseaux assurent par leur présence la synthèse du tissu osseux (collagène calcifié) par les cellules osseuses et sans vaisseaux sanguins osseux, il n’y a pas de cellules osseuses et donc pas de tissu osseux. Le rôle des vaisseaux sanguins est donc vital pour l’os. Ces vaisseaux président à sa naissance, à sa croissance,à son adaptation à l’effort et à sa réparation au cours des fractures. (3) En effet tout le monde peut constater qu’une fracture d’un os de squelette donc sans vaisseaux ne consolidera jamais alors qu’une fracture d’un sujet ou d’un animal vivant consolide.Ce qui consolide donc dans une fracture c’est sa vascularisation, aussi il est plus correct de définir une fracture osseuse non comme une « solution de continuité de l’os »,mais comme une « plaie vasculaire » et de proposer de parler chez le vivant du couple « vaisseau-os » et de réserver le mot os comme le propose le dictionnaire Le Robert : aux restes d’un être après sa mort. (4) De ces deux rappels nous comprenons que la diminution du sang en quantité (vasoconstriction, lésion de parois vasculaires) et en qualité (diminution du transport d’oxygène, perturbation des fonctions des globules blancs) provoquées par le tabac va réduire la synthèse du tissu osseux (collagène) par les cellules osseuses et donc retarder voir empêcher la consolidation des fractures (pseudarthroses). Les auteurs du symposium retrouvent que le taux des pseudarthroses est multiplié par 3 chez les fumeurs comparé aux non fumeurs. Ils retrouvent aussi et que toutes ces complications peuvent être prévenues par l’arrêt du tabac durant la période de consolidation osseuse chez les traumatisés et par un sevrage pré, per et post opératoire chez les malades qui doivent recevoir une prothèse articulaire. Au cours de ces journées il a été démontré qu’un arrêt de tabac pré opératoire de 6 à 8 semaines annule toutes ces complications osseuses. La conclusion qui s’impose donc est qu’il faut tout faire pour que les malades en chirurgie orthopédique et traumatologique s’arrêtent de fumer ou de se trouver dans des enceintes enfumées pendant la durée de leur traitement s’ils veulent guérir rapidement et sans complications ; c’est encore mieux si ces malades optaient pour l’arrêt définitif de la prise de tabac. Car préserver le couple vaisseau-os est à la base de la chirurgie osseuse, et des consolidations des fractures. Référence : 1) B. Dureuil 14 journée lilloise d’anesthésie réanimation et de médecine d’urgence WWW. Jlar. Com. Congrès_anterieur/jlar v2007/index.htm 2) P. Coujard, J. Poirier, J. Racadet Précis d’histologie humaine Ed. Masson Paris 1980 3)H. Essaddam Nouvelle approche de l’appareil locomoteur et conséquences thérapeutiques Ed. CPU Tunis 2007 4) Dictionnaire Le Robert Paris 1993 Pr : ESSADDAM Chirurgien orthopédiste CHU La Rabta Tunis. H

21 janvier, 2008

ORDRE ET DÉSORDRE DANS LA SOCIÉTÉ

Dès lors qu’on la tient pour autre chose qu’un rassemblement accidentel d’individus, toute société suppose un ordre puisqu’il n’y a pas de société sans règles. Cet ordre se révèle au premier regard par un agencement de tabous ou de prescriptions auxquels, contraints ou spontanément, se soumettent les membres du groupe; une hiérarchie détermine alors leurs «rôles» et leur status par une discipline qui, éventuellement, sanctionne les comportements aberrants. Tout manquement aux règles expresses ou implicites qui structurent ainsi l’édifice social constitue un désordre. Le désordre apparaît dès lors comme un refus de la règle. Seulement, ce refus peut être motivé de différentes façons. La plus banale est celle où l’individu cherche à se soustraire à l’obligation pour satisfaire une passion ou un intérêt personnels. Il vole pour s’enrichir, il tue pour se venger, il brûle un feu rouge parce qu’il est impatient. Dans ces divers cas, le désordre s’analyse en une infraction par laquelle l’individu s’affranchit de l’ordre sans mettre en cause sa valeur. À condition de demeurer exceptionnels, de tels comportements sont sans gravité pour l’ordre, car ils contribuent en définitive à faire ressortir sa nécessité. C’est, au contraire, cette dernière que contestent les théories anarchistes qui répudient le concept même de l’ordre et se proposent de reconstruire la vie en commun sur la base de la volonté individuelle autonome [cf. ANARCHISME]. Dans cette perspective, le désordre procède d’une négation d’un ordre s’imposant de l’extérieur à l’homme. Il n’y a donc pas de compromis possible entre la liberté et la contrainte inhérente à l’ordre social. Certes, les doctrinaires de l’anarchie admettent que la paix entre les individus ne peut être assurée que par les liens qu’ils nouent entre eux, mais la diversité des formules qu’ils imaginent à cet effet et leur caractère généralement utopique font que, jusqu’à une époque toute récente, l’anarchie se situait en marge des sociétés existantes plutôt que de constituer, pour elles, une menace sérieuse; de plus, il y aura lieu de se demander si le phénomène contemporain de la contestation, en valorisant le désordre, n’est pas de nature à les ébranler plus gravement que ne le fait l’anarchisme traditionnel. Il est enfin une dernière motivation du refus de la règle qui, sans porter atteinte à sa nécessité, s’attache à son contenu. C’est là l’attitude la plus habituellement génératrice de ce que l’on tient pour le désordre. C’est elle aussi qui est la plus féconde, car, si elle provoque un désordre, c’est par l’idée d’un projet visant à introduire dans la société un ordre différent de celui sur lequel elle repose. On doit considérer, en effet, que la figure visible de l’ordre n’en épuise pas le sens: les pensionnaires d’une prison sont régentés par un ordre, pourtant cet ordre n’est pas un ordre social, car les prisonniers ne constituent pas une société. Il n’y a d’ordre social que celui que détermine une finalité. Les hommes entrent en société pour accomplir en commun ce qu’ils ne peuvent réaliser seuls. Élémentaire ou complexe, cet objectif conditionne l’ordre auquel la société doit sa structure et son style. Par l’entremise de la finalité sociale l’ordre trouve ainsi son assise et sa légitimité dans le consensus du groupe. Il extériorise la discipline indispensable pour qu’une certaine manière de concevoir la vie commune vienne féconder le besoin primordial de vivre ensemble. C’est bien pourquoi, dès que s’éveille la réflexion humaine, des images de l’ordre désirable se posent en rivales de l’ordre établi. De cette rivalité naît le désordre, mais un désordre dont l’origine réside dans l’opposition entre diverses conceptions de l’ordre. L’histoire révèle la permanence de ce conflit, la sociologie en analyse les ressorts, mais c’est en définitive la philosophie, voire la métaphysique qui l’explique car ce conflit met en cause les valeurs fondamentales autour desquelles s’ordonne la condition humaine. Il n’est, évidemment, pas question d’envisager la substance ou le bien-fondé de ces valeurs, car elles engagent non seulement le problème des relations entre l’individu et la société, mais encore toutes les croyances relatives au bonheur et à la vocation de l’être humain. Toutefois, par-delà les doctrines ou les idéologies qui les mettent en œuvre, par-delà même les particularités que les images de l’ordre désirable doivent au milieu d’où elles émanent, aux convictions qui s’y heurtent, aux forces qu’elles mobilisent, il apparaît qu’elles sont toutes génératrices de mouvement. Elles introduisent dans la conscience du groupe une inquiétude qui l’incite à réviser les relations établies; elles le conduisent à formuler sur lui-même des projets et à susciter des pouvoirs disposés à en entreprendre la réalisation. Si bien que l’opposition entre l’ordre et le désordre, loin d’exprimer l’antagonisme irréductible entre deux concepts contradictoires, fait au contraire ressortir leur complémentarité. Leur jeu donne à la dynamique politique le sens d’une dialectique où leur affrontement se résout par un dépassement. L’ordre se défend en absorbant le mouvement, le mouvement s’apaise en s’inscrivant dans l’ordre. Mais la solution, toujours provisoire, n’est possible que parce que l’équilibre se rétablit sur des bases nouvelles. La dialectique de l’ordre et du mouvement Cette dialectique, qui est le rythme même de toute politique, résulte de la solidarité profonde des éléments qu’elle combine: l’ordre étant du mouvement assimilé, le désordre, et le mouvement qu’il engendre, étant de l’ordre en puissance. L’ordre social n’est pas un ordre statique, une structure figée, troublée de temps à autre par une secousse qui viendrait en modifier l’économie. Cette constance et cette immobilité apparaissent à la réflexion seulement lorsqu’elle dégage de la multiplicité des figures de l’ordre expérimentalement connues les traits qui leur sont communs. Ce que montre, au contraire, l’observation de la réalité, c’est la mobilité des formules qui donnent à l’ordre sa substance concrète. Bien loin d’être inerte, il apparaît comme un cadre dont le contenu est renouvelé par un perpétuel mouvement. Les éléments qu’il agence sont constamment rajeunis, tantôt par une lente transformation, tantôt par une mutation brusque. Tout se passe comme si chaque société cherchait à intégrer à son ordre les impératifs afférents aux forces de mouvement qui y introduisent le désordre. Cependant, on constate aussi que certaines de ces forces s’y refusent tandis que d’autres qui s’y prêteraient s’en voient écartées. Ce n’est pas en effet la société elle-même qui pratique l’opération. Elle est subordonnée au pouvoir politique dont l’une des fonctions est, précisément, de décider quelles sont celles de ces forces dont les objectifs peuvent être assignés aux mécanismes responsables de l’ordre existant, quelles sont celles dont il convient d’attendre qu’elles soient plus sûres d’elles-mêmes, et, par conséquent, plus respectables, et quelles sont enfin celles qui, en aucun cas, ne sauraient être associées aux choix qui orientent l’évolution du groupe. Toute œuvre législative ne fait qu’illustrer ce processus. La règle, cadre de l’ordre, doit son contenu à l’action de forces visant à introduire dans la norme officielle des exigences au nom desquelles elles entraînaient initialement le désordre par leur révolte contre la règle en vigueur. De telle sorte qu’il n’est guère de secteurs de l’activité nationale ou de modes de relations entre les individus à propos desquels le droit d’aujourd’hui n’apparaisse comme la sanction de ce qui, hier encore, n’était qu’un impératif subversif. À cette observation dont la banalité n’exclut pas l’évidence on pourrait cependant objecter qu’elle ne vaut que dans la perspective d’une démocratie idéale où, sans heurt, par le canal du législateur, les aspirations sociales se trouveraient confirmées par la règle de droit. Or, on sait trop que, bien souvent, les forces de mouvement ont en face d’elles un pouvoir qui, non seulement leur résiste, mais les combat en utilisant pour cette lutte la règle même qu’elles prétendent changer. Le désordre qui s’ instaure alors ne conduit-il pas à dire, non pas que l’ordre est du mouvement assimilé, mais qu’étant la figure du conservatisme, il est du mouvement refusé? Assurément, cette définition séduit parce qu’elle répond à une conception manichéenne de la vie politique où le bien, sous les traits du désordre que provoque sa recherche, s’opposerait au mal représenté par l’ordre défendu par un pouvoir conservateur et, pour tout dire, répressif. En réalité, cette interprétation de la dynamique politique ne contredit pas son assimilation à une dialectique de l’ordre et du mouvement. Ce qu’elle met en cause, c’est le processus de cette dialectique, ce n’est pas son principe. Elle peut en effet se dérouler de deux façons. L’une consiste, de la part des forces de mouvements, à utiliser les voies régulières pour introduire dans l’ordonnancement juridique les revendications qu’elles expriment. C’est d’ailleurs le propre des régimes démocratiques que de prévoir des procédures grâce auxquelles est ainsi institutionnalisé le constant rajeunissement de l’ordre social. L’autre forme de la dialectique est plus radicale, car elle s’effectue par l’entremise d’une compétition dont le pouvoir lui-même est l’objet. Le mouvement tend à substituer à l’équipe dirigeante des hommes nouveaux décidés à ériger en règles ce qui, au départ de la lutte, n’était encore qu’un programme de combat. Certes, cette compétition ne va pas sans désordre puisqu’à la limite elle peut aboutir à la révolution. Toutefois, il ne s’agit là que d’un trouble passager, d’un désordre au sens policier du terme. Si les autorités établies sont vaincues, leur effacement prouvera la facticité de l’ordre qu’elles incarnaient, car un ordre authentique n’est pas fait seulement avec du mouvement passé, il résulte du mouvement présent qu’il assimile et ne se maintient légitimement que par son aptitude à l’intégrer. Quant à la victoire des forces novatrices, loin de provoquer une rupture de l’ordre, elle n’est au fond qu’une phase de la démarche dialectique qui lui permet, en se renouvelant, d’incorporer le mouvement. Si l’ordre apparaît comme fait du mouvement qu’il intègre, à l’inverse, le mouvement et le désordre provisoire qu’il engendre ont pour moteur l’idée de l’ordre qu’ils tendent à établir. Sans doute une observation hâtive de la vie politique offre l’image de l’agitation désordonnée. Les avenues du pouvoir sont encombrées de prétendants et, parce que ceux-ci bafouent l’ordre établi, s’insurgent contre la discipline, fomentent des résistances et des complots, on est porté à n’attribuer qu’une signification négative aux troubles qu’ils provoquent. Un examen plus attentif révèle cependant que tout ce désordre, qui semble se moquer des règles, vise à la conquête du titre qui permettra d’en établir de nouvelles. Si la lutte pour le pouvoir est le moteur de la dynamique politique, n’est-ce point parce que le pouvoir est un instrument à créer de l’ordre avec le droit qu’il édicte? Il est vrai que ce droit en puissance n’est encore que virtuel dans le désordre qui accompagne son combat pour s’imposer. Que les forces qui le soutiennent échouent, et il rejoindra, dans le purgatoire des rêves avortés, les innombrables espérances qui ont enflammé la lutte pour un avenir meilleur! Il est vrai, aussi, que toutes les entreprises de démolition dont souffre la société existante ne sont pas porteuses d’un projet social, cohérent et viable. On sait qu’il y a toujours, dans une collectivité divisée, des énergies disponibles pour se joindre aux manifestations tendant à contester l’ordre établi: toute armée a ses pillards, tout idéal ses profiteurs! Mais si le mouvement l’emporte c’est dans ce qu’il y avait de constructif en lui que s’enracinera l’ordre nouveau. L’expérience acquise des révolutions réussies atteste la nécessité de distinguer en elles ce qui, dans leur élan, n’était que la stérilité d’une passion destructive de ce qui était vision d’un futur accueillant. Il arrive toujours un moment où le mouvement se stabilisera dans un ordre; le pouvoir qui en est issu peut alors se retourner contre ceux qui l’ont suivi (uniquement parce qu’il détruisait) s’ils refusent de s’assagir dès qu’il prétend construire. C’est à ce tournant que se décide le sort de la révolution, car c’est là qu’elle prouve ou non son aptitude à dégager un ordre des énergies novatrices qu’elle a libérées. Il n’y a pas d’ordre plus rigide que celui qu’imposent les révolutionnaires dans le moment même de leur victoire. Le désordre, sauvegarde des valeurs humaines L’antagonisme entre l’ordre et le désordre est inhérent à toute société. S’il dépasse le niveau du tolérable, la révolution intervient comme un mécanisme régulateur qui, par l’intronisation d’un pouvoir politique neuf, assujettit le groupe à une nouvelle image de l’ordre. Toute révolution se fait toujours contre une histoire dont elle s’efforce de détourner le cours. Mais tout autant que celui qu’elle nie, le pouvoir qui en procède est marqué par cette histoire. C’est pourquoi chaque type de société porte en lui le germe de sa propre révolution. Si, aujourd’hui, la jeunesse se rebelle, c’est parce qu’elle refuse de s’engager dans la voie tracée par l’évolution de la société technicienne. Et si c’est précisément la jeunesse qui s’agite, c’est parce que cette société l’a placée matériellement et intellectuellement en position de contester. Tout comme la société capitaliste du siècle dernier a vu le prolétariat que son ordre avait créé pour la servir se retourner contre elle, la société de consommation subit l’assaut de ceux qu’elle forme pour être ses animateurs et ses cadres. Mais politiquement la situation est différente. Le prolétariat constituait une force politique, car ses aspirations s’exprimaient dans un pouvoir de fait qui participait à la dialectique de l’ordre et du mouvement. Le projet révolutionnaire s’adossait à une image d’un ordre désirable et, par conséquent, fournissait une énergie à la politique génératrice de cet ordre. Aujourd’hui, en professant son attachement à l’idée de révolution permanente le mouvement juvénile se refuse souvent à être, face à l’ordre établi, le second élément de l’alternative. Il bloque les portes afin que le courant d’air qu’il a libéré ne les referme pas sur un univers à nouveau clos. Seulement, si ce souci exprime une généreuse confiance dans les forces créatrices de la vie, il exclut la formation d’un pouvoir, car faute de savoir qu’en faire il est «un pouvoir qui se fuit lui-même» (Epistemon, Ces Idées qui ébranlèrent la France , Paris, 1968). Déniant au politique le droit de prendre en charge le social, ce qu’il met finalement en cause c’est la fécondité du désordre, puisque l’on nie la valeur du politique en tant qu’expression d’un volontarisme collectif. Ce type de désordre, provoqué par la contestation radicale du fondement, de la structure et des valeurs de la société existante, est infiniment plus redoutable pour elle que les révolutions qu’elle eut à affronter dans le passé, et qui, en définitive, lui ont permis de devenir ce qu’elle est. Il est redoutable parce que rebelle, par essence, à son intégration dans la dialectique de l’ordre et du mouvement, il n’est justiciable d’aucun des remèdes que la dynamique politique utilise pour réduire les tensions qui agitent la collectivité. Mouvement métapolitique, aucune politique, fût-elle révolutionnaire, n’a prise sur lui. Il s’agit là d’un phénomène assez rare dans l’histoire. Le fait qu’il affecte présentement la plupart des pays du monde occidental (et que, vraisemblablement, seule l’efficacité des polices l’empêche presque partout de se manifester dans les sociétés développées d’obédience marxiste) ne doit pas nous cacher son caractère exceptionnel. Dans les temps modernes, il faut sans doute remonter à l’effervescence intellectuelle de la Renaissance pour en trouver l’équivalent. C’est d’ailleurs ce que prouvent à la fois le désarroi qu’il suscite et le terme de crise de la civilisation par lequel il est plus fréquemment désigné. Sans qu’il puisse être question ici d’en analyser de façon exhaustive les causes et les formes, on peut considérer globalement qu’il procède d’une récusation de la science et de la technologie comme instruments du progrès de l’humanité. Formulée par la petite élite intellectuelle qui constitue le noyau du mouvement contestataire, cette condamnation n’est sans doute pas prononcée d’une façon aussi provocante par la grande masse des individus, mais du moins elle fait écho à l’inquiétude que suscite la cadence rapide des innovations techniques et la crainte de ne pouvoir en contrôler les conséquences nocives. La mise en accusation des pollutions ou des nuisances provoquées par la société technicienne ne va pas jusqu’à lui opposer un refus explicite; elle révèle cependant un doute quant au principe sur lequel, depuis F. Bacon, reposait l’ordre social, à savoir que la vérité fondée sur la connaissance scientifique ne pouvait qu’être bénéfique aux progrès de la condition humaine. Cette foi dans la possibilité d’établir les rapports humains sur une vérité rationnelle fut le moteur foncier de toutes les révolutions que l’histoire a enregistrées à partir du moment où, affranchis de toute obédience à une prédestination sociale, les hommes ont prétendu assumer eux-mêmes la responsabilité de leur destin commun. Le désordre qu’elles provoquèrent n’était pas un refus de tout ordre; il était inhérent au combat contre la fausseté de l’ordre établi. C’est bien pourquoi, encore qu’elles aient dramatisé la dialectique de l’ordre et du mouvement, toutes ces révolutions tendaient à la conquête du pouvoir politique en qui s’incarnait la vision de l’ordre futur. Cet aspect du désordre contemporain est d’une tout autre nature. Il a pour origine la conviction qu’aucune forme d’aménagement social ne pourra libérer l’individu aussi longtemps que, dans son être même, il demeurera attaché aux valeurs fondées sur ses propres capacités techniciennes. Or, toutes les sociétés contemporaines, quelle que soit l’originalité superficielle que leur imprime leur régime politique ou la structure des rapports économiques qui y est officialisée, se caractériseront par leur soumission aux impératifs d’une mentalité technicienne. Innovation, développement, croissance constituent à la fois les moteurs de leur évolution et les critères selon lesquels s’apprécie leur valeur. Toutes procèdent d’une conception fausse du service qu’elles rendent à l’homme, car ce service implique sa déshumanisation. Par conséquent, la révolte ne vise pas toujours telle société nationale, telle formule gouvernementale, telle modalité particulière de la production ou de la répartition du profit. Elle est dirigée contre le concept même de société dans la mesure où il est associé à l’idée d’une discipline assurant la coexistence pacifique de ses membres. En conséquence, ce nihilisme a été parfois rapproché de l’idéologie du retour à l’état de nature. Il s’en distingue cependant en ce sens qu’à l’époque où il fut à la mode l’état de nature était considéré moins comme une situation historique que comme une hypothèse de raisonnement où la réflexion devait trouver les données d’un ordre social valable. Au contraire, si les modernes contestataires ne répugnent pas à magnifier l’état sauvage et à s’enorgueillir d’en simuler l’apparence par d’insolites défroques ou une ingénue liberté des mœurs, ce n’est pas pour en faire le point zéro d’une reconstruction sociale, c’est pour y rester. La crainte obsessionnelle qu’ils éprouvent à l’égard de toutes les formes de récupération témoigne de leur souci de protéger la spontanéité de l’instinct contre toute régulation du comportement, même si elle pouvait se réclamer d’un consensus. Dans cette perspective le désordre n’est pas une situation transitoire, il est l’état dans lequel doivent vivre les hommes s’ils entendent conserver à leur être profond toutes ses chances d’épanouissement. Par là même, il n’est désordre que vu à travers le prisme déformant d’un ordre récusé parce qu’il n’est qu’un artifice grâce auquel la société se perpétue en privant ses membres de toute raison de vivre. Il serait audacieux de pronostiquer l’issue de la lutte ainsi engagée. Tout au plus peut-on se demander si elle comporte une issue. Comme une évacuation totale du politique n’est pas concevable et comme, d’autre part, la preuve est faite qu’il ne suffit pas, pour les empêcher de penser, que le pouvoir offre aux hommes la télévision aujourd’hui et l’abondance pour demain, il y a tout lieu d’admettre que la société de consommation portera désormais à son flanc cette blessure de l’esprit insatisfait. Ou alors, il faudrait retenir une autre hypothèse, tellement odieuse qu’on hésite à la formuler: celle où l’intelligence, se contentant de ses prouesses techniques, cesserait d’être cette faculté d’inquiétude par laquelle, à travers les désordres qu’elle fomente, s’affirme la grandeur de l’homme. BURDEAU Georges professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris. UNIVERSALIS 5

27 décembre, 2007

LE BONHEUR

L’homme est désir et le désir est manque. C’est pourquoi, pour Schopenhauer comme pour le Bouddha, toute vie est souffrance: «Vouloir, s’efforcer, voilà tout leur être; c’est comme une soif inextinguible. Or tout vouloir a pour principe un besoin, un manque, donc une douleur...». Bien entendu, si le manque est souffrance, la satisfaction est plaisir. Mais cela ne fait pas un bonheur: «Tout désir naît d’un manque, d’un état qui ne nous satisfait pas; donc il est souffrance tant qu’il n’est pas satisfait. Or nulle satisfaction n’est de durée; elle n’est que le point de départ d’un désir nouveau [...]. Pas de terme dernier à l’effort, donc pas de mesure, pas de terme à la souffrance...». Il n’y a donc pas, il ne peut y avoir d’expérience du bonheur: ce que nous expérimentons, c’est d’abord l’absence du bonheur (le désir, le manque, la souffrance...), puis (satisfaction) l’absence de son absence. Sa présence, donc? Non, et c’est ici que Schopenhauer est le plus profond: ce que nous expérimentons, quand le désir enfin est satisfait, ce n’est certes plus la souffrance (sauf quand un nouveau désir, et cela ne saurait tarder, aussitôt renaît...), mais ce n’est pas non plus le bonheur. Quoi? Au lieu même de sa présence attendue, le vide encore de son absence abolie. Cela s’appelle l’ennui: en lieu et place du bonheur espéré, le creux seulement du désir disparu... Pensée désespérante, dit Schopenhauer: le bonheur nous manque quand nous souffrons, et nous nous ennuyons quand nous ne souffrons plus. La souffrance est le manque du bonheur, l’ennui son absence (quand il ne manque plus). Car l’absence d’une absence, c’est une absence encore. «Ah! Que je serais heureux, disait-il, si j’avais cette maison, cet emploi, cette femme!...» Voici qu’il les a; et certes il cesse alors (provisoirement) de souffrir – mais sans être heureux pour autant. Il l’aimait quand il ne l’avait pas, il s’ennuie quand il l’a... C’est le cercle du manque: tantôt nous désirons ce que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque; tantôt nous avons ce que nous ne désirons plus (puisque nous l’avons), et nous nous ennuyons... Schopenhauer conclut, et c’est la phrase la plus triste de l’histoire de la philosophie: «La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui...». Misère de l’homme. Le chômage est un malheur, mais chacun sait bien que le travail n’est pas pour autant, en tant que tel, un bonheur. Et il est affreux de n’avoir pas de domicile; mais qui serait heureux, simplement, d’en avoir un? On peut mourir d’amour, enfin, mais point en vivre: déchirement de la passion, ennui du couple... Il n’y a pas d’expérience du bonheur, il ne peut y en avoir. C’est que le bonheur, explique Schopenhauer, n’est rien de positif, rien de réel: il n’est que l’absence de la souffrance, et une absence n’est rien. «La satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif ... Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi». Le désir s’abolit dans sa satisfaction, et le bonheur se perd dans ce plaisir. Il manque donc toujours (souffrance), même quand il ne manque plus (ennui). Il n’existe qu’en imagination: tout bonheur est d’espérance; toute vie, de déception.